Where The Hell is Bad Bonn ?
Combien de mélomanes égarés dans la campagne Singinoise auront köpfdaminomaler sur le sujet… La bannière fièrement suspendue en dessus de l’entrée en témoigne pour ceux qui auront réussi à trouver leur chemin jusque au mythique et historique club de Düdingen.
En même temps, comme ça fait plus de vingt ans que le Bad Bonn organise sa KILBI, ceux qui s’y perdent encore n’ont certainement rien à y faire…
Le BAD BONN KILBI FESTIVAL traîne une réputation de meilleur festival de Suisse. Tout ce que le paysage de la chronique culturelle alternative bien sentie compte comme pontes autoproclamés, se plait à le répéter, à longueur d’éloge, année après année. Même si ça m’arrache un peu ma gueule de contradicteur pathologique, il faut l’avouer cette 21ème édition leur donne une fois de plus raison.
La formule du succès trans-röstigraben de la KILBI tient en deux qualificatifs : humilité et radicalité.
Humilité car le Festival de la Kilbi n’a jamais vu plus gros que son site enchanteur, bien qu’en raison de dangereux risques de faillite la capacité soit passée de 1500 à 2000 chanceux par soir cette année et qu’une scène B-Stage ait fait son apparition entre la Big Tent Stage et la minuscule Club Stage située dans le Bad Bonn. Riche idée, pourrait-on dire, puisque cette édition s’est rapidement avérée sold out.
Humilité d’une kermesse dont les organisateurs ne perdent point de leur précieux temps et deniers à se gargariser médiatiquement de leur succès et de leurs formules magiques. Ou encore à prétendre à la syndicature de Guin ou à l’érection d’une statue à leur effigie sur les rives du Lac Noir.
Humilité aussi, telle cette sculpture de sponsoring qui trône au milieu de l’arène, érigée par les artistes Maradan-Zitz-Zisso, en guise de culte à l’art de la bière (presque plus) fribourgeoise et qui prouve que, pour produire son effet, une déco décalée ne nécessite pas les millions qu’investissent les mastodontes du pèlerinage estival.
Radicalité par sa programmation caressant nos tympans par des têtes d’affiches piochées parmi les plus cultes des formations underground, des combos à l’aura alternativo-hypeuse non négligeable et des découvertes expérimentales dotées d’une grandeur sonore à ne surtout pas négliger.
Radicalité d’un événement qui touche juste à chaque essai grâce à un line up qui en fait un des seuls festivals où tous les concerts sont dignes d’intérêts, parfois même surtout ceux pour lesquels on n’a pas forcément acheté son sésame.
Bref vous l’aurez peut-être saisi dans mon éloge si peu subtilement déguisée en « reportage », j’étais déjà acquis à la cause avant même d’y poser les Converses en ce jeudi 26 mai de l’an 11.
Restait à voir ce qu’on y entendrait.
Et là, muni des plus recommandables de mes comparses, entre quelques mojitos qui, admettons-le, s’ils ne font pas tellement « culture locale » ont bien rempli leur rôle consistant à nous faire nous sentir exotiques, j’ai quand même réussi à ouïr quelques live décapants.
Organisation prolétarienne de vie oblige, SWANS eût l’honneur des préliminaires de l’orgie sonique qui suivit.
Ceux qui, par l’un de leur titre, inspirèrent leur nom aux Young Gods font à nouveau halte dans la prairie de la KILBI, 14 ans après leur tournée d’adieu ! Ce qu’on peut dire c’est que la légende fait du bruit et pas des moindres. Si certains passages de leur live m’ont laissé un vague sentiment de soundcheck permanent, des traits de génie post-industriel et noisy marquent néanmoins leur musique presque à chaque note.
Certes on est plus en 1983 où leurs débuts retentissant sidérèrent l’intelligentsia de la musique sans trop de mélodie ni refrain et certes l’impact de leur son déstructuré est moindre dans notre époque où les festival de Noise sont financés par des cigarettiers branchés. Mais quand même, les rythmiques ultraviolentes assenées par un batteur imbattable en gesticulation de l’extrême, la lenteur envoûtante de leur structure métallique, confinant parfois au doom, se laissent bien submerger par la voix énervante de nonchalance de Michael Gira.
La sauce prend donc finalement, même dans de si veilles casseroles. La veine du comeback leur réussi mieux qu’à d’autres et même si ce sont les traites de leur loft new-yorkais (assez post-punk comme posture) qui l’exigent, on pardonne à SWANS cet égarement qui nous a valu une bonne baffe de décibels alors qu’il faisait encore jour et qu’on voyait encore clair.
Petit détour ravitaillement par le Brésil et direction la B-Stage pour déguster le show de MATTHEW DEAR, version LIVE BAND.
Là il aurait été difficile de ne pas y voir clair tant le smoking blanc flashy du texan (for real !) faisait mal aux yeux. Une fois dépassé psychologiquement sa dégaine dégueu, sa gomina 90’s et ce style rickymartinesque qui rebute, on peut facilement par contre se laisser surprendre par sa pop électronique, sorte de disco dépressive aux ambitions krautrock.
Car en effet pour ceux qui comme moi se souvenaient des albums de Matthew Dear confectionnés uniquement aux machines et de son mémorable projet de techno froide Audion, le choc est important. Et le live band imposant !
Une wave m’atteint donc de plein fouet au premier rang d’un public clairsemé et déjà amassé à attendre la messe stoner. Une wave impossible à qualifier avec justesse, entre no, cold et new, tantôt envolées glam rock bâtardes, tantôt funk synthétique, parfois arrachée à du répertoire de Brian Eno dont il se revendique ouvertement et toujours attachée à une forme de Sehnsucht lancinante. Une de ces musiques dont on se demande une heure durant en l’écoutant avec envie ce qu’elle est réellement. Entre ombre et lumière. Mais finalement peu importe ce qu’elle est ou celle qu’elle devrait être ou encore ce qu’elle pourrait être, la musique de Matthew Dear est la sienne et fût la nôtre pendant quelques instants.
On avorte un peu le final de la B-Stage et on speed l’escale brésilienne pour espérer une place de choix pour le culte.
Certains prièrent, d’autres crièrent et QUEENS OF THE STONE AGE assurèrent. Suant comme au premier jour, ils rejouent leur premier album éponyme de 1998 et quelques autres tubes de leur cru en final, plus d’une heure et demie durant. Une tension stoner permanente envahie la tente de la Kilbi tout au long de ce moment de rock que je n’hésiterai pas à qualifier de mémorable.
Il arrive souvent que les têtes d’affiches déçoivent dans les festivals, faisant simplement leur job pour engranger leur salaire, comme de simples prolétaires du spectacle. Or la Kilbi n’est pas un festival comme les autres et QOTSA n’est pas une tête d’affiche qui est du genre à décevoir. Quand on sait qu’ils ont divisé par quatre leur cachet habituel par simple envie de jouer dans cette prairie, on imagine volontiers qu’ils vont donner tout ce qu’ils ont en stock comme décadence underground.
Et c’est ce qu’ils on fait. Dommage que le public, peut-être médusé, peut-être intimidé ne le leur ait pas toujours rendu. QOTSA livre un show sans reprise de souffle où se mêlent en permanence oscillations allant jusqu’au groove, rythmiques obsessionnelles et présence scénique de l’Homme qui vous sidère littéralement, cloués à sauter de plaisir dans la poussière.
Les notes que QOTSA ne jouent pas sont plus importantes pour leur son que celles qu’ils jouent. C’est le trait des grands groupes : faire un bruit duquel on ne s’échappe pas, même quand il s’arrête.
Un « now some dance music » lancé par Josh Homme, l’âme et le seul rescapé du line up de 1998, juste avant un « Make up with chu » grandiose et digne de ses fameuses Desert Sessions et un final de « You can’t quit me baby » de plus de dix minutes qui prend le pas sur le morceau et vous fait prendre votre pied, auront raison de nos pérégrinations sonores de ce jeudi de mai.
Il est 00h01 et soudain un goût de soul en apothéose électrique nous atteint par inadvertance. La Claque !
Une Bratwurst-rösti ne sera pas de trop pour se remettre de toutes ces émotions. Le zoo d’ANIMAL COLLECTIVE ne suffira pas non plus à nous faire ratterrir. Ces geeks de l’expérimental qui font du dub accéléré avec les neurones de leurs machines déçoivent davantage encore que leurs albums les plus écoutables. Une sorte de brouillon de hype qui se dégonfle en live sous leurs casquettes faussement nerd.
La suite et fin se résumera à un regain de dance d’intérieur dans le club avec les basses d’extérieur de NIK ! & .SUFFIX, une déferlante dubstep par DUFFSTEP devant un public parsemé et fortement aviné. Eh oui les bien-pensants de l’underground pensent désormais davantage à leur vie bien rangée et se sont déjà rangés.
Quelques tubes d’Henri Dès entonnés en compagnie de sa descendance par de preux irréductibles nostalgiques que l’imbibition fait oublier l’inhibition et puis le mal de cheveux guette déjà.
En fin de compte, le compte est fait : on y sera à coup sûr pour la 22.
Where the Hell is Bad Bonn? Probably in heaven !
Julien Maret














